Copenhague : quand les entreprises s’intéressent de près à de vrais projets de vie.

La première édition des Humanitarian Water and Food Awards s’est tenue à Copenhague le 25 novembre dernier. Quelques projets écologiquement passionnants ont été sélectionnés pour ce prix. Travaillant essentiellement avec les pays dits en voie de développement, il est aisé d’imaginer qu’il puisse être difficile pour ces projets de refuser une telle « reconnaissance » quand on connaît l’anonymat et la réalité du terrain où ils oeuvrent. C’est donc une occasion inespérée de donner un coup de projecteur sur l’action essentielle de ces trois finalistes. D’autant que ce nouveau prix, qui ne rassemble curieusement aucune ONG célèbre, est un peu particulier et curieusement financé…

Le contexte

La complexité des problèmes rend leur perception difficile et nous vivons une période où la confusion règne. D’infinies batailles d’experts et de rapports se succèdent, l’existence du pic pétrolier vient à peine d’être reconnue par l’IEA (International Energy Agency) dans son rapport de Pékin après avoir été si longtemps niée, l’ensemble des gouvernements semblent atteints d’une paralysie totale face à l’ampleur de la crise écologique (à part peut-être la Nouvelle-Zélande, le Bhoutan, la Scandinavie, le Costa-Rica et la Bolivie) et l’univers des grandes entreprises développe à la vitesse du vent de nouvelles stratégies lucratives dites « vertes ». Il y a un an à Copenhague, chacun avait pu mesurer l’ampleur du fossé séparant ce puissant trio science/politique/entreprise de toute la constellation d’associations environnementalistes de terrain qui sont bien souvent pieds et poings liées aux financements d’état pour avancer. Parallèlement, les associations financièrement indépendantes fleurissent dans les marges et sont bien évidemment discréditées car leur manque de moyens qui les rend souvent peu « médiatisables ». Certaines, comme Survival International, parviennent à garder leur équilibre mais le plus souvent, on les ignore, même si parfois on agite un « décroissant » de service pour faire peur aux bourgeois. C’est du moins à peu près ce qui se passe en France régulièrement et c’est navrant.

Mais tout cela ne résume pas, loin s’en faut et heureusement, ce qui se passe ailleurs sur la planète et dans tous les milieux qui ont résolument décidé de faire face à cette crise inédite dans laquelle nous sommes et qui touche la totalité des domaines de l’activité humaine (du simple fait de respirer un air propre à celui de se nourrir de végétaux non-pollués en passant par la valeur de notre travail ou la liberté de nous soigner à notre guise). En Suisse, le cycle de Doha de l’OMC est encore bloqué par les conséquences de la résistance altermondialiste de Seattle de 1999. Au Mexique, la tentative autonome du Chiapas se poursuit. En Inde, les marcheurs de Jadanesh se préparent à une prochaine manifestation non-violente en 2012. Et si tous sont bien conscients que sans impulsion forte donnée par les gouvernements pour un profond changement de paradigme, la tâche est très difficile, tous sont également déterminés à faire face à la situation coûte que coûte – et souvent avec les moyens du bord. Or, qui est touché au premier chef par cette crise écologique, énergétique, financière ? Les sans-voix, les pauvres, les classes moyennes de plus en plus pauvres, les fragiles de toutes sortes, les animaux bien entendu et le règne végétal (et en particulier les semences), tous soumis à la prédation de quelques-uns, tous enferrés dans le manque de moyens et de ressources que quelques-uns continuent de s’accaparer.

Trois projets de vie

Copenhague rassemblait des projets précisément ancrés là. Non pas des structures de pays riches se penchant sur les problèmes de pays pauvres. Non. Pas d’expert, pas de rapports, pas de comités, juste des propositions simples, non-lucratives et extrêmement efficaces pour lutter contre les problèmes majeurs.

Le premier prix, assorti de 10 000 euros, est allé à l’Institut de Recherche en Permaculture. La permaculture, c’est cette non-technique de culture de la terre. Ancestrale, elle a été formalisée par deux agronomes américains, Cyril G. Hopkins et Franklin H. King dans les années 1910. Le concept est celui de la « permanent agriculture », une agriculture pérenne. Dans les années 1970, Bill Mollison et David Holmgren, deux Australiens, ont repris l’idée en la diffusant beaucoup plus largement. Le but est de ne plus labourer la terre.

Cet Institut australien primé à Copenhague a monté un formidable projet en Jordanie où leurs équipes travaillent à reverdir le désert depuis 2002, dans une des dix régions au monde les plus démunies en eau. A partir d’une reforestation intelligente, un micro-climat a été recréé et le sol a été régénéré avec des techniques telles que le compost biologique, le paillage, la plantation de nouvelles espèces… Cette initiative, qui a été développée sur deux sites d’essai pilotes, a influencé des milliers de fermiers et de personnes à travers la Jordanie.

Ce même esprit d’une intervention minime de l’homme pour restaurer un environnement dégradé anime le projet de reforestation Sadhana Forest entièrement basé sur le volontariat et la gratuité de diffusion. L’initiative de Sadhana Forest a d’abord concerné 70 hectares d’une terre très aride et inculte aux alentours d’Auroville, en Inde du Sud. Devant faire face à d’immenses difficultés pour nourrir leurs familles, les fermiers s’étaient tournés vers des solutions extérieures telles que des cultures à rendement intensif et les engrais chimiques, de sorte que la pollution du sol, de l’eau et de l’air augmentait. Après avoir trouvé un moyen radical d’empêcher l’eau de se répandre et d’inonder les sols, le niveau de la nappe phréatique a pu remonter et le sol jadis aride a été refertitlisé. Le terrain est maintenant richement reboisé et cultivé, produisant une grande variété de fruits et de produits tropicaux. Un second projet est en cours dans l’état du Madya Pradesh et un autre en Haïti.

Sadhana Forest accueille annuellement 3000 visiteurs provenant de 50 pays différents et travaille en collaboration étroite avec les populations locales. On vient de partout se renseigner ici sur la reconversion de terres infertile, la conservation de l’eau, la culture biologique, les systèmes d’énergie alternatifs et bien d’autres procédés de développement durable. Sadhana Forest a été retenu en 3e position.

D’autres projets de cette trempe existent – comme bien entendu l’agro-écologie diffusée par Terre et Humanisme active en Afrique (Mali, Burkina, Maroc, Sénégal, Cameroun). Certains, après des années d’efforts dans l’ombre, se sont vus récompensés par un prix Goldman ou un Prix Nobel Alternatif (Right Livelihood Award). Mais la majorité continue d’avancer vaille que vaille dans l’ignorance la plus totale du grand public et des gouvernements alors que toutes ces « alternatives » constituent le terreau évident des réponses possibles aux multiples aspects de cette crise majeure. Il est donc très intéressant – et pas du tout anodin – qu’un ensemble de gens très bien placés dans le développement dit durable se retrouvent à l’université de Copenhague et se penchent sur des projets « pauvres » où l’intervention humaine se limite à un accompagnement global et bien pensé de la nature.

L’ambiguité du prix

Alors quoi ? C’est bien ou c’est pas bien, ce prix ? C’est évidemment formidable pour les lauréat si ce prix leur permet de se « dé-marginaliser ». Mais la pente est glissante. Jugez-en par vous même. Le second prix a été remis à un projet nettement plus en phase avec ce qui se fait d’habitude. L’entreprise suédoise Solvatten commercialise un purificateur d’eau solaire breveté en Afrique. Inutile de s’étendre sur l’importance de la purification de l’eau, ni sur le bienfait du procédé. Notons juste la nature du projet : c’est une entreprise et il y a un brevet – ce qui ne diminue en rien la valeur de l’action de Solvatten mais indique juste que c’est un fonctionnement « classique » d’autant que le procédé est connu depuis des années. Le commentaire du Prof. Alfred à l’annonce des résultats fut celui-ci : « Solvatten nous montre comment nous pouvons utiliser la puissance des rayonnements solaires pour vivre de manière durable puisque le soleil brille partout. » C’est oublier les dizaines d’associations qui distribuent des cuiseurs solaires depuis des années, les travaux de Mr Scheffler qui permettent d’alimenter des cantines en Inde, les recherches bénévoles des Solar Cookers International, du Solar Fire, etc. Pourquoi donc ce projet alors que les deux autres sont tellement innovants ?

Au milieu de la quinzaine de sponsors locaux ayant permis la bonne réalisation de cette cérémonie et l’accueil des participants, un logo se détache entre tous : Bayer – Science for a better life. Là, il faut impérativement activer sa mémoire : Bayer est une industrie allemande qui fit partie de IG Farben (auquel BASF et Aventis participaient également) dont certains dirigeants se sont retrouvés au procès de Nuremberg. Après guerre, Bayer a repris son autonomie et développe aujourd’hui plusieurs branches. Je crois qu’il faut toujours donner une seconde chance et l’on pourrait être tenté de ranger l’épisode au rang d’une « erreur de jeunesse », d’autant que Bayer fournit la bienfaisante aspirine, n’est-ce pas ? Sauf qu’avec sa conception d’une « Science pour une vie meilleure », l’entreprise a également donné au monde l’héroïne, le gaz moutarde, les gaz tabun et sarin, le pesticide Folidol et pour finir le Gaucho – petite merveille qui décime allègrement les ruchers de France et d’ailleurs. On peut se faire une petite idée de l’ampleur de leur contribution humanitaire sur le site de la « Coalition against Bayer dangers » (http://www.cbgnetwork.org/4.html).

Au même titre que des dizaines d’autres groupes, Bayer fait partie du Pacte Mondial (Global Compact) des Nations Unies et depuis 2002, l’entreprise a racheté la branche agronomique d’Aventis CropScience pour se transformer en Bayer CropScience AG, s’occupant désormais d’agrochimie et de semences génétiquement modifiées. On comprend alors très bien qu’une énorme entreprise prime une micro-entreprise en manque de moyens, mais quel lien avec de petits projets comme la permaculture ou Sadhana Forest ? La pure bienveillance ? L’altruisme ? La volonté de mettre un pied de ce côté-là des résistances ? De voir de l’intérieur comment rendre le vivant encore plus commercialisable ? Interrogé sur la question, les lauréats Australiens n’en n’ont aucune idée et, comme aucune condition n’est posée à ce prix, ils continueront à faire les Robin des Bois. Tant mieux mais vu la capacité destructive de Bayer, la plus grande vigilance s’impose.

Eva Cantavenera www.naturalwriters.org