Les Suédoises de Normandie !

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Normandie, avec sa Bataille de 1944, avec ses plages du débarquement, Utah Beach, Omaha Beach…, est une région meurtrie. Les villes sont en ruine. Le Calvados, un des 5 départements de la région Normandie, est le département le plus sinistré de France, et Caen, son chef-lieu, est détruite à 80%.

A l’initiative d’un journaliste suédois, Victor Vinde, reporter au au magazine Trade and Shipping de Göteborg (magazine de commerce maritime) dont les reportages sur les effets désastreux de la guerre dans les ports normands bouleversent ses lecteurs  et arrivent aux yeux et aux oreilles de la maison royale suédoise, la Suède décide de manifester sa solidarité envers la Normandie sinistrée.

Cela conduit l’organisation Save the Children et le prince Bertil, frère du roi à l’époque, à organiser un immense effort de solidarité et secours. En 1948, 200 maisons familiales en bois représentant 400 logements et quelques crèches sont envoyées par bateau en Normandie. Les maisons sont déchargées dans le port, près de Caen, et réparties sur une demi-douzaine de communes: Aunay-sur-Odon, Bretteville-sur-Laize, Caen, Colombelles, Condé-sur-Noireau, Fleury-sur-Orne, Lisieux, Mézidon, Saint-André-sur-Orne, Thury-Harcourt.

Plus de 70 ans après, ces maisons suédoises pour la reconstruction de la Normandie française,  ces « petits chalets, merveilles de bon goût et de confort » offerts en cadeau à une population sans abris et sans ressources après la fin de la guerre sont toujours debout et témoignent encore de l’élan de générosité des Suédois mais elles sont aussi le témoignage  de l’âge d’or suédois de l’architecture. Ces maisons suédoises en Normandie française ont encore le statut de petit palais pour les Français du Calvados, qui habitent toujours rue de Suède, rue de Kiruna, ou bien encore rue de Sandviken, et le concept de « maison collective » n’est pas un vain mot. Ils ont été littéralement conquis par l’art de la construction et de l’aménagement intérieur suédois.

Cet effort de solidarité a été presque anonyme en Suède mais il a fait la une des journaux en France. Les maisons ont été conçues par l’un architecte de renom en Suède, Sven-Ivar Lind, élève de Gunnar Asplund, l’un des pionniers du fonctionnalisme. Il avait des bureaux à Paris, et conçu le Pavillon de la Suède lors de l’Exposition universelle de Paris en 1937, qui se révéla être un très grand succès.

Et si ces constructions en bois, préfabriquées et montées sur place, furent d’abord accueillies avec un certain scepticisme; la construction de maisons en bois est encore suspecte en France: « Ces maisons ne dureront pas longtemps… Elles ne tiendront que le temps d’un printemps », les témoignages de quelques rescapés montreront qu’elles furent finalement adoptées avec grand enthousiasme: « Ce fut un miracle! Nous avions à la fois une buanderie, le chauffage central et une salle de bain ». De plus, les maisons suédoises sont à la fois lumineuses et spacieuses, avec de grandes cuisines. Les chambres d’enfants étaient spacieuses. Et la norme suédoise fut désormais exportée à Caen: L’objectif était alors que, comme en Suède, pas plus de deux personnes ne dorment dans une chambre et que personne n’ait besoin de dormir dans la cuisine. « Un luxe incroyable! Ensuite, c’était bien de ne pas avoir à sortir dans le froid pour avoir de l’eau..!! » (Item recueillis par Magnus Falkehed pour Göteborgs Posten).

Les maisons suédoises recouvertes de toits en ardoises, français, hauts et pointus. À l’intérieur, cependant, ils sont remplis de petits détails nordiques. Beaucoup peuvent sembler évidents à un Suédois, mais ce sont des nouveautés pour les Français. Comme les poignées de porte – les poignées faciles à saisir et non les boutons qui doivent être retournés et les casiers de rangements qui s’ouvrent avec un doigt…  Les cuisines bien conçues, avec des meubles remplis de petits plateaux pour le sel, le sucre, la farine ou bien les épices ou encore, une planche à pain coulissante, une planche à découper, sont également des détails typiquement suédois, héritage de cette époque…(et de la nôtre aujourd’hui !! standard Ikea ! Selon l’ambassade de Suède à Paris, 40% des bébés français sont encore conçus sur un lit du célèbre marchand de meubles en kit !!). La lumière est aussi recherchée! Non seulement des maisons très lumineuses mais aussi que la lumière proviennent de plusieurs directions et fenêtres. Les maisons légèrement plus étroites offrent également des pièces plus claires… comme les matériaux et couleurs qui doivent être vifs et chaleureux! Du bois plutôt que de la pierre. Des couleurs rouges et jaunes plutôt que bleues et vertes….
Les Suédois ne se sont pas contentés de construire des maisons. Ils pensaient à une nouvelle planification urbaine. Les rues larges et aérées ont cédé la place aux pelouses, à la chaux et au pin. « Aujourd’hui, ça sent toujours l’herbe douce et humide entre les haies... »

Sur le Mémorial de Colombelles, l’une des communes qui furent honorées par ces maisons, est gravé: « En reconnaissance à la Suède et au peuple suédois et à l’année 1948″. Et ce n’est pas seulement dans les pierres commémoratives que la gratitude envers la Suède est profondément enracinée.  « Le mot Suède a toujours eu quelque chose de magique… » dit-on en choeur rue de Stockholm à Colombelles. Le logement suédois est devenu synonyme d’hygiène, de lumière et de confort pour des milliers de gens. Aujourd’hui encore, peu de locataires veulent quitter les maisons. En partie parce que les loyers sont relativement bas, mais aussi parce que les Normands sont toujours fiers de leurs maisons suédoises.
Les années 30/40 ont été un âge d’or pour l’architecture suédoise. Influence internationale à son apogée. La Suède a été classée comme l’un des pays architecturaux les plus intéressants au monde, avec la Suisse, le Brésil et l’Italie. Mais aucune de ces grandes nations architecturales des années 40 n’avait des liens aussi évidents avec la Normandie que la Suède. C’est là que les Vikings se sont installés il y a mille ans. De nombreux noms de lieux en Seine-Maritime comme Dieppe ou bien encore Hautot proviennent encore de vieux mots norrois (djupt, topt, toft…)

Ce sont les liens étroits avec les pays nordiques qui ont permis au futur journaliste Victor Vinde d’étudier à Caen, avant la guerre. Ce qui lui a fait écrire, après la guerre – et les efforts de reconstruction et de solidarité de la Suède – dans ses Mémoires: « Les Vikings avaient ravagé la région ici il y a mille ans. Maintenant leurs descendants nordiques pacifiques ont pu enfin reconstruire ce que la barbarie moderne a mis en ruine ». Quand on vous dit que la Normandie c’est le deuxième pays des Nordiques !

Crédits Photos: DR, Colombelles, Le Moniteur, Göteborgs Posten