#Théâtre: Stig #Dagerman « échauffe » l’ #Odéon à Paris

La dernière a eu lieu ce 17 mars. La pièce L’Enfant brûlé librement adapté du roman de Stig Dagerman, mise en scène par Noëmie Ksicova montée à l’automne 2023,  a été reprise ces 15 derniers jours au Théâtre de l’Odéon-Théâtre de l’Europe et, sûr, qu’elle sera en tournée un peu plus tard dans l’année 2024. Francofil qui a vu la pièce vous en informera.
Dans le cadre du programme Intemporel Stig Dagerman et à l’occasion du centenaire de la naissance de Stig Dagerman (1923) ainsi que des 70 ans de sa mort (1954) et en écho au spectacle L’Enfant brûlé, l’Odéon, l’Institut et le Cercle suédois, la Sorbonne Université et Télérama invitaient à des tables-rondes et une soirée-rencontre ce mois de mars autour des thèmes: l’influence de Stig Dagerman en France ? Pourquoi lire Dagerman aujourd’hui ? Notre besoin de consolation…

Chef de file de la jeune littérature suédoise des années 40, Stig Dagerman est un auteur de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre, d’essais et de scénarios de films dont Le Serpent (1945), Le Condamné à mort (1947) et Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (1952). Abandonné par sa mère peu après sa naissance, il revient dans son œuvre sur les thèmes de la difficulté à vivre, d’être au monde et devant la mort. Avec une acuité et une intensité rares, il recherche inlassablement la liberté, voyage et écrit beaucoup, et finit par mettre fin à ses jours en 1954. L’Enfant brûlé est son troisième et avant-dernier roman écrit lors d’un de ses voyages en France, dans une maison qu’il loua à Quiberon en 1948 (31, c’est peu de Christophe Fourvel, p 94)

Il faut lire ce livre de Christophe Fourvel (Ed. La fosse aux ours), auteur du programme radiophonique Mon ami Stig Dagerman (Radio France): « Stig Dagerman aurait eu 100 ans en octobre 2023 mais préféra mettre fin à ses jours bien avant, à l’âge de 31 ans… ». Ce livre est plus qu’une biographie mais une évocation subjective de l’écrivain suédois. L’auteur qui se veut ami de Dagerman « Stig Dagerman est mon ami. Il est le seul écrivain mort avant ma naissance que je puisse qualifier d’ami »  déroule les fils traditionnels de la biographie et tente de mesurer, sous des angles multiples, la littérature, les voyages, les rencontres, les multiples écrits, articles et chroniques, politiques et poétiques, adaptations au cinéma et télévision…, mesurer l’impact qu’il a eu sur sa vie, et sur le monde contemporain, mêlant colère, lucidité et absolu pour, au terme de son parcours, vouloir faire graver sur sa tombe : « Mourir est un petit voyage depuis la branche jusqu’à la terre ferme »…. Avec un poème inédit, Sixième Acte, en fin d’ouvrage.

Dans son œuvre, Dagerman aborde les grandes préoccupations universelles telles que la morale et la conscience, la sexualité, la philosophie sociale, l’amour, la compassion et la justice. Il sonde la douloureuse réalité de l’existence et dissèque les émotions telles que la peur, la culpabilité et la solitude. Mais ces sujets qu’on peut qualifier de graves n’empêchent pas un véritable sens de l’humour qui donne à certains de ses textes une « dimension burlesque ou satirique, caustique et amer » comme disait Le Clézio dans son Discours de réception du prix Nobel en 2008 « un auteur que j’aime particulièrement… J’ai toujours été sensible à l’écriture de Dagerman, à ce mélange de tendresse juvénile, de naïveté et de sarcasme. À son idéalisme… » 

La « forêt des paradoxes »

En Suède, la société Stig Dagerman attribue chaque année un prix portant son nom aux personnes qui, comme lui, cherchent à promouvoir la compréhension. En 2008, le prix Stig Dagerman a été remis à l’écrivain français J. M. G. Le Clézio, qui, peu de temps après, a reçu le prix Nobel de littérature. Dans son Discours de réception du prix Nobel de littérature à Stockholm le 10 décembre 2008,  Le Clézio revient longuement sur la « forêt des paradoxes » comme l’a nommé Stig Dagerman au sein de laquelle l’écrivain évolue. Témoin ou voyeur ? Ecrivain pour « ceux qui ont faim » ou pour quelques privilégiés ? Comment trouver sa place dans ce « monde sans repères » ? Cette « forêt de paradoxes », c’est justement le domaine de l’écriture, le seul domaine de Dagerman.

Dans sa préface à l’Enfant brûlé (Bränt barn en suédois) publié en 1948, Hector Bianciotti écrit:
« Estimant que tout se tient, Flaubert affirmait que ce qui tourmente la vie de l’écrivain, tourmente aussi son style. À l’inverse, on pourrait dire qu’au terme d’un ouvrage, voire d’une page où l’écrivain a tiré au clair le plus obscur de lui-même, ce qui tourmente son style finit par tourmenter sa vie… L’étrange destin du suédois Stig Dagerman, sa brève trajectoire illustre avec une fulgurante concision cette hypothèse. »

L’Enfant brûlé
Pour son troisième spectacle, la jeune metteuse en scène Noëmie Ksicova adapte le roman de Stig Dagerman, L’Enfant brûlé.
À la mort de sa mère, son fils de vingt ans, Bengt, transforme sa souffrance en violence et la retourne contre le monde, avec une mauvaise foi, une fureur et une fébrilité toute adolescente. Personnage principal, il est interprété avec une grande intensité par Théo Oliveira Machado, un acteur fétiche de Ksicova. Il exprime la rage, la culpabilité et la confusion ressenties par un jeune homme en deuil. Les autres personnages, gravitant autour de lui, sont campés avec justesse et humanité.
Dans des lettres qu’il s’adresse à lui-même, il s’épanche sur ses fantasmes de pureté. Dans la vie quotidienne, il s’engage dans une lutte entre amour et haine avec son père Knut (Vincent Dissez), entre insultes puis avances envers la maîtresse de son père, Gun (Cécile Péricone), et matérialise peu à peu ses pulsions incestueuses, entre jalousie et emprise vis à vis de sa petite amie Bérit (Lumir Brabant), jusqu’à la mise à mort du chien Mésa.

Le théâtre de Noëmie Ksicova, comédienne, musicienne, directrice de compagnie avance avec pudeur sur le territoire du souvenir, de la perte et de la trace, afin de faire de la scène “un espace de consolation et de réparation”. Le décor :un plateau nu, symbolisant le vide laissé par la mort de la mère. Des éléments symboliques, comme un lit d’hôpital et une baignoire, évoquent la douleur et la violence du passé. « Sous l’ombre portée d’une parole ordinaire, banale, ils évoluent de l’appartement familial à une petite maison sur une île comme au seuil d’une porte, tout en cris et chuchotements. Imprégné des films de Bergman, ce théâtre convie, par la scène, la lumière (pour créer des contrastes saisissants et souligner les émotions des personnages). et le son (très important également pour la création d’une ambiance oppressante et parfois cauchemardesque), les morts à côté des vivants« .

La violence est omniprésente dans la pièce, tant physique que psychologique. Ksicova ne la montre jamais de manière gratuite, mais l’utilise pour interroger les zones grises de l’âme humaine. L’Enfant brûlé est une mise en scène audacieuse et sensible qui explore les thèmes du deuil, de la violence et de la culpabilité.  A la fois chronique familiale suédoise, thriller psychologique et théâtre de nos pulsions enfouies, Noëmie Ksicova réussit à créer un spectacle poignant et inoubliable qui ne laisse pas le spectateur indemne, tout comme le lecteur risque de se « brûler » à la découverte de l’œuvre de Stig Dagerman.

Crédits photos : Théâtre de l’Odéon, Gallimard, Institut suédois, Fondation Nobel