#Théâtre: A l’#Odéon, L’#Esthétique de la #Résistance d’après le roman du #Suédois Peter #Weiss.

Quand Histoire et Philosophie, Art et Politique font front commun !
L’adaptation de L’Esthétique de la Résistance de Peter Weiss par Sylvain Creuzevault est un événement théâtral majeur de la saison 2024-2025 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris.

Publié en trois tomes (plus de 900 pages) entre 1971 et 1981, ce roman-monde de l’écrivain Peter Weiss, né allemand en 1916 et naturalisé suédois en 1946, est une œuvre littéraire majeure du XXème siècle qui retrace l’histoire de la résistance allemande au nazisme à travers le parcours initiatique, de 1937 à 1945, d’un jeune ouvrier allemand, communiste, antifasciste et de ses camarades et mêle étroitement les luttes politiques et l’analyse des œuvres d’art, considérées comme des formes de résistance. Depuis Berlin jusqu’à son exil à Stockholm, en passant par les Brigades internationales en Espagne puis par Paris, son combat se mêle à l’apprentissage d’un regard critique sur les grandes œuvres d’art représentant différentes luttes de l’Histoire de l’humanité.

Peter Weiss (1916-1982), écrivain et dramaturge, y avait consacré les dix dernières années de sa vie. Œuvre totale, il y entremêle à la fois des personnages fictifs, dont un Narrateur, un jeune ouvrier allemand qui pourrait bien être son double, ses parents, et des figures, anonymes ou célèbres, ayant existé et traversé cette période historique clé de la montée des fascismes, plus particulièrement de 1937 à 1945. Il l’interroge en la mettant en regard avec ce moment, qui a été à la fois espoir et trahison, de la révolution soviétique de 1917 puis de la guerre d’Espagne. Il la parcourt en historien et philosophe mais aussi en poète et artiste.
Peter Weiss était également peintre et cinéaste et la question de la place de l’art et son esthétique étaient pour lui déterminantes. À sa parution, le roman eut un impact considérable.
Imprégné de la recherche de Brecht — avec qui il a travaillé — on le considère comme le fondateur du théâtre documentaire. Ses œuvres majeures, Marat-Sade, L’Instruction sont régulièrement montées par les metteurs en scène d’hier (Ingmar Bergman, Peter Brook…) et d’aujourd’hui.

Pièce créée en 2023, L’Esthétique de la Résistance se déploie sur le plateau de L’Odéon, Théâtre de l’Europe à Paris jusqu’au 16 mars.
Ce défi énorme et ambitieux est relevé avec force et éclat par Sylvain Creuzevault, acteur, auteur et metteur en scène français, avec quelques acteurs confirmés de sa Compagnie Le Singe et une dizaine de jeunes acteurs et actrices de l’École du Théâtre National de Strasbourg dont il est le directeur. Sur scène donc, 17 comédiens pour une composition générationnelle qui pose la question de la force de l’art face à la barbarie et qui donne toute sa puissance et son ancrage à la pièce et sa scénographie. Creuzevault est un artiste engagé reconnu pour son théâtre intellectuel et  pour ses mises en scène innovantes et audacieuses, souvent axées sur des thèmes politiques et sociaux (Bertolt Brecht, Dostoïevski, Marx, Weiss…).

Ici le spectacle est un véritable pari puisque le découpage de la pièce en 3 parties (1 pour chaque livre) se déroule sur plus de 4 heures, deux entractes compris!
Premier Tableau (Livre 1), Berlin 1937: après avoir convoqué la silhouette et la parole de Peter Weiss, présenté les protagonistes, on est interpellé par le débat, à la fin des années trente, du Narrateur et de jeunes ouvriers communistes berlinois, devant le Grand Autel de Pergame, chef-d’œuvre de l’art hellénistique dont des fragments ont été transportés à Berlin, et reconstitués au musée de Pergame à Berlin (Pergamon Museum). Et le fameux débat : « L’esthétique du monument peut-elle recouvrir la mise en esclavage et à mort de ceux qui l’ont édifié à corps perdu ? Ne doit-on pas contrer l’idéologie nazie en inventant un art « prolétaire », « réaliste socialiste », qui prendrait en compte leur condition ouvrière et célébrerait l’utopie communiste ? »
Dans le deuxième tableau (Livre 2): on est troublé par l’évocation de la Mère Courage, la pièce se jouant comme, en miroir, sous la direction de Brecht lui-même, dans un traitement percutant qui met à jour la responsabilité de la Mère dans le sacrifice de ses enfants, n’apprenant rien de la guerre. C’est aussi pour le Narrateur la découverte que « l’Occident préfère le fascisme au communisme ».
Le dernier tableau (Livre 3): éclaire ce qu’a pu représenter l’espoir de la transformation communiste, même lorsque le stalinisme dévore déjà sa propre révolution. Il couvre, de 1943 à 1945, la déportation des juifs, des antifascistes et de tous les damnés de la terre, opposant à l’indifférence devant les crimes de masse le soulèvement obstiné des résistants.

L’orchestration du jeu des acteurs et de la mise en résonance du sublime avec le désastre absolu va crescendo et ne laissera personne indifférent. La résistance politique est un art qu’il va sans doute falloir redécouvrir. Et puisque ce groupe de résistants se rencontre exclusivement dans des musées ou des galeries, à chaque étape, le Narrateur analyse autant la séquence politique que les œuvres d’art qu’il croise sur sa route : Guernica de Picasso, Le Massacre des Innocents de Bruegel, Le Radeau de la Méduse de Géricault, La Divine Comédie de Dante… afin de toujours « se rappeler que jamais le monde ne doit être incompris ».
Cette adaptation de Sylvain Creuzevault aborde des thèmes toujours d’actualité, tels que la résistance, la mémoire et le rôle de l’art dans la lutte contre l’oppression et la barbarie.

L’Esthétique de la résistance d’après le roman de Peter Weiss. Adaptation et mise en scène Sylvain Creuzevault. Du 1er – 16 mars. Au Théâtre de l’Odéon, Théatre de l’Europe, Paris 6è.
Avec Juliette Bialek, Yanis Bouferrache, Gabriel Dahmani, Valérie Dréville, Vladislav Galard, Pierre-Félix Gravière, Arthur Igual, Charlotte Issaly, Simon Kretchkoff, Frédéric Noaille, Vincent Pacaud, Naïsha Randrianasolo, Lucie Rouxel, Thomas Stachorsky, Manon Xardel.

Peter Weiss, « profession écrivain révolutionnaire » !
Peter Weiss, fils d’un petit industriel juif, est né en 1916 dans la banlieue de Berlin, qu’il fuit avec sa famille dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler, d’abord à Londres, puis en Tchécoslovaquie et peu avant la Seconde Guerre mondiale en Suède. Un exil long et douloureux. Le Narrateur, lui, dans son roman va s’engager dans les Brigades internationales, s’insurger contre le pacte germano-soviétique, rencontrer les membres de l’Orchestre rouge en France, faire la rencontre de Brecht en Suède… pour devenir écrivain.
Peter Weiss est un écrivain et dramaturge allemand de nationalité suédoise, également cinéaste, peintre et graphiste. En 1949, il lance en compagnie d’autres jeunes artistes l’Experimental Film Studio et réalise, entre 1952 et 1955 une série de films expérimentaux, la série des « études » (Studie), qui porte la marque de l’influence surréaliste. Il abandonnera la réalisation cinématographique en 1962.

Gunilla Palmstierna-Weiss et Peter. Photo: Bild/DR

C’est en Suède que Peter Weiss commence sa carrière littéraire en écrivant en suédois, puis plus tard en allemand. Il connaît un succès international avec sa pièce Marat/Sade (1964). Avec sa pièce L’Instruction (1965), il fonde une nouvelle esthétique, le théâtre documentaire. Il meurt à Stockholm en 1982, peu de temps après avoir terminé le troisième tome de L’Esthétique de la résistance (1974-1981). Le prix Büchner lui est décerné à titre posthume.

Pour plus ample connaissance avec Peter Weiss et particulièrement à propos de son exil en Suède, ici un entretien avec Gunilla Palmstierna-Weiss qui a partagé sa vie de 1952 jusqu’à sa mort en 1982 et son engagement artistique (Gunilla Palmstierna-Weiss (1928-2022): Créatrice de costumes / Scénographe 1928-2022, elle a collaboré pour la première fois avec Ingmar Bergman en 1966, lorsque le metteur en scène a mis en scène la pièce de son mari Peter Weiss, L’Enquête, au Théâtre dramatique royal de Stockholm).
Et elle nous raconte qu’au côté de nombreux anonymes beaucoup de personnalités historiques traversent le roman de Weiss. Moins connus que Brecht, central dans toute la deuxième partie. Il y a par exemple Engelbrekt, qui dirigea la Suède au quinzième siècle, Nordahl Grieg, écrivain norvégien, grand reporter sur la guerre d’Espagne. Weiss rend également un vibrant hommage à la romancière et poétesse suédoise Karin Boye qui, avec Kallocaïne, a inspiré des dystopies à venir, 1984 d’Orwell par exemple. Et il fait cela en l’y intégrant comme un personnage, une interlocutrice qui accompagne un temps la mère du Narrateur avant de se suicider en 1941.

La pièce L’Esthétique de la Résistance a été créé en 2023 au Théâtre National de Strasbourg et est en tournée depuis dans toute la France. Elle a été jouée également au Festival d’Automne de Paris du 9 au 12 novembre 2024. Elle est à l’affiche du Théâtre de l’Odéon jusqu’au 16 mars.  Les prochaines (et dernières) dates de tournée sont : Les 28 et 29 mars à L’Empreinte, scène nationale de Brive

Crédits photos: Théâtre de l’Odéon/ Jean-Louis Fernandez