#Théâtre, #Avignon: Thomas #Ostermeier renoue avec Henrik #Ibsen et le #Festival ! (#TdC#14)

Le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier aura monté l’auteur norvégien Henrik Ibsen (1828-1906) pendant plus de 20 ans et se sera passionné pour l’observateur socialisant d’un XIXᵉ siècle en pleine mutation. À 56 ans, le patron de la Schaubühne de Berlin, l’une des scènes les plus créatives d’Europe dont il est le directeur artistique depuis plus de 25 ans, revient encore à l’auteur de La Maison de poupée, qu’il mit en scène en costumes modernes dès 2003. C’est au Canard sauvage (1884) qu’il s’est attaqué cette année en ouverture du Festival d’Avignon, après une absence de plus de 10 ans.

Droits d’auteur : Christophe Raynaud de Lage

Le pitch : « De retour dans sa ville natale, un idéaliste brouillé avec son affairiste de père y prétend venger une famille que celui-ci a ruinée ». « La vérité est-elle toujours bonne à dire ? » pourrait être le sous-titre de la pièce et Ostermeier s’empare de la question,13 ans après avoir fait sensation dans la cité des papes avec une autre œuvre du dramaturge norvégien, « Un ennemi du peuple » qui explorait la question du mensonge.
« Le canard sauvage est une réponse à cette représentation« , explique Ostermeier dans un entretien à l’AFP à Berlin. « Je trouve étonnant que cet auteur, après avoir écrit « Un ennemi du peuple », où il défend la nécessité de la vérité absolue, ait réalisé quelques années plus tard une œuvre où il considère la question de manière plus ambivalente« .

Dans cette pièce d’un peu moins de trois heures, la famille Ekdal vole en éclat après la révélation d’un terrible secret de famille. C’est le contrepied d' »Un ennemi du peuple« , où des politiques véreux font tout pour réduire au silence un médecin déterminé à avertir ses concitoyens des risques d’un grand danger sanitaire et environnemental.
La représentation à Pékin de cette pièce, montrée en tournée dans le monde entier, avait mis en rage les autorités chinoises en 2018. Des spectateurs s’étaient mis à scander des slogans pour la liberté d’expression, après avoir été invités par les acteurs pendant la représentation à donner leur opinion.
Avec « Le canard sauvage« , Ostermeier, adepte de l’interaction avec le public comme dans le stand-up, veut inciter les gens à s’interroger sur leur rapport à la vérité. « L’idée n’est pas qu’ils s’avouent mutuellement leurs mensonges mais plutôt qu’ils réfléchissent sur la façon dont ils abordent la vérité, selon les différents domaines de leur existence », dit-il à l’AFP.
« Nous sommes tous convaincus de l’importance de la vérité en politique, dans les affaires criminelles (…) Et pourtant, nous avons, dans notre vie privée, un tout autre rapport à la vérité », explique-t-il. « De combien de mensonges avons-nous besoin pour vivre dans le bonheur du mariage bourgeois ?« , s’interroge le metteur en scène.
Une question à laquelle fut d’ailleurs confronté Henrik Ibsen, suite à la faillite de son père lorsqu’il n’avait que huit ans, et père d’un enfant illégitime, né d’une relation avec une servante alors qu’il était préparateur en pharmacie dans sa jeunesse.

Crédit Photo: Jérôme Rey pour Inferno

Pour Thomas Ostermeier, les textes d’Ibsen restent d’actualité car les conflits dépeints dans ses pièces au 19ème siècle agitent toujours notre société actuelle.
Dans « Le canard sauvage« , il souligne cette pertinence en transposant l’histoire de la famille Ekdal à notre époque: le père Hjalmar joue du Metallica sur sa guitare électrique, (dans L’Ennemi du peuple, la trame sonore, enchaînait les succès pop de David Bowie, Gnals Barkley, Oasis et The Clash), et fait aussi écho aux grands thèmes de la quête de vérité et de l’attrait de l’argent… La fille Hedvig qui rêve de devenir journaliste écrit dans le journal de son lycée et veut faire un stage dans le service de presse du riche entrepreneur Werle.
« Ce monde dans lequel vit la famille Ekdal, je le connais, c’est celui d’où je viens« , raconte le metteur en scène, fils d’un soldat et d’une vendeuse de supermarché, qui estime ainsi pouvoir reproduire avec précision les misères d’une existence précaire.

Thomas Ostermeier et Henrik Ibsen forment, à plus d’un siècle de distance, une paire parfaite. Les textes d’Ibsen, qui inscrivent magnifiquement de profonds drames humains dans un arrière-plan social précis, trouvent dans le regard d’Ostermeier une actualisation saisissante, éclatante d’acuité sociale, plus sociologique que psychologique.

Crédit Photo: Christophe Raynaud de Lage

Comme toujours chez Ibsen, les personnages sont tributaires d’un sombre passé qui détermine leur existence. Voilà donc Gregers qui s’installe dans leur appartement, gagne la confiance d’Hjalmar, jusqu’à lui révéler une triste et inutile vérité. Le Canard sauvage avance en tragédie, la mort est annoncée dès les premières scènes, il s’agira de deviner lequel de ces personnages luttant avec ses démons, cédera au désespoir. « Nul hasard qu’Ibsen ait été le maître d’Ingmar Bergman, tant ici les êtres, même en cherchant à s’aimer ou se sauver, se détruisent. Les Ekdal s’offrent à nous en déshérités, reclus dans le rêve d’une vie perdue qu’ils rejouent dans leur grenier. Là, le canard sauvage : bête blessée à la chasse que la famille a soignée et qu’elle traite comme une poule aux œufs d’or. Bergman, mettant en scène la pièce en 1972, près d’un siècle après sa création, avait choisi de placer le grenier au-devant de la scène, recentrant cet univers inquiétant dans ce lieu de l’enfance et du non-dit, où une catastrophe se prépare, que l’illusion peinera à apaiser (avec Libération, Le Monde et Télérama).
Thomas Ostermeier, s’attelle dans cette pièce à approcher ce qu’il qualifie de « profondément énigmatique ». Le Canard sauvage s’avère une des pièces les plus troubles du dramaturge norvégien, tant elle condamne tous ses personnages, à l’exception d’Edvig et Gina, à ployer sous le poids d’une vérité simple, et insupportable.

« Vous revenez à Avignon avec Le Canard sauvage d’Ibsen, treize ans après y avoir présenté L’Ennemi du peuple. Quel sens cela a-t-il pour vous de remonter Ibsen à Avignon ? lui pose l’hebdomadaire Télérama dans un entretien en février 2025
« Quand on a monté L’Ennemi du peuple, c’était une pièce qui appelait à défendre la vérité, menacée par des intérêts économiques, publics et politiques. Ce que j’aime chez Ibsen, c’est qu’il peut ensuite écrire Le Canard sauvage, qui prône le contraire et met en question le concept de la vérité ». Une question essentielle par les temps qui courent même si la pièce ne donne aucune réponse !
Le Canard sauvage / Texte Henrik Ibsen / Mise en scène Thomas Ostermeier / Adaptation Maja Zade et Thomas Ostermeier / Création Festival d’Avignon 2025 / Opéra Grand Avignon / 3h avec entracte / En allemand surtitré en français et anglais.
Le spectacle part pour une grande tournée européenne à partir de ce 16 juillet 2025. Les dates sur le site de la Schaubühne de Berlin.    

Crédits photos: Festival d’Avignon et crédits légendés