L’auteur, metteur en scène et comédien Jean-Philippe Daguerre a présenté au Théâtre du Chien qui fume, deux de ses pièces : « Marius » de Marcel Pagnol, son nouveau spectacle et « Du charbon dans les veines », créé ici même l’an dernier dans ce Théâtre, l’une des 6 Scènes permanentes d’Avignon, et récompensée en 2025 par cinq Molières (les Guldbaggen du théâtre français) : Molière du meilleur auteur francophone vivant, du meilleur spectacle du théâtre privé et de la meilleure mise en scène dans un spectacle de théâtre privé. Sans oublier ses partenaires : Raphaëlle Cambray, auréolée par le Molière de la comédienne dans un second rôle et Juliette Béhar par celui de la révélation féminine.
« Être nommé dans cinq catégories et récolter cinq statuettes même dans mes rêves les plus fous, je ne l’aurais jamais imaginé ! Ces prix récompensent surtout la distribution formidable de ce spectacle. Je suis très heureux pour les jeunes comédiennes, Juliette Béhar et Raphaëlle Cambray, dont une partie de la famille vient du monde décrit par cette pièce » réagissait le lauréat lors de la Nuit des Molières en avril dernier.
Du charbon dans les veines: 1958, à Noeux-Les- Mines, petite ville minière du Nord de la France. Pierre et Vlad sont les deux meilleurs amis du monde. Ils partagent tout leur temps en creusant à la mine, en élevant des pigeons-voyageurs et en jouant de l’accordéon dans l’orchestre local dirigé par Sosthène « boute en train-philosophe de comptoir », personnage central de cette petite sphère joviale et haute en couleurs malgré la poussière du charbon…, Ils découvrent également la télévision, la Coupe de monde de football en Suède et leurs héros ex-compagnons des corons ! À partir du jour où Leila vient jouer de l’accordéon dans l’orchestre, le monde des deux meilleurs amis ne sera plus le même…
Port de Marseille, bar de César, Marius (1931) Premier volet de la trilogie marseillaise de Marcel Pagnol (Fanny 1932, César 1936). « Marius » est une pièce de théâtre jouée pour la première fois en mars 1929 au théâtre de Paris.
Marius est un jeune homme que la mer exalte. Il aime son père César, bourru et bonhomme, il aime aussi la petite Fanny qui vend des coquillages devant le bar de César. Depuis son enfance, l’envie de courir le monde l’enflamme. Il lutte contre sa folie. Il ne veut pas abandonner son père qui en mourrait peut-être de chagrin, ni la petite Fanny qui ne pense qu’à lui. Et pourtant la mer est là…
Jean-Philippe Daguerre, 57 ans, multiplie les succès depuis plus de dix ans dans le festival « off » d’Avignon. L’auteur, entre autres créations, d’Adieu monsieur Haffmann (quatre Molières en 2018, plus de mille représentations à travers la France et une adaptation au cinéma avec Daniel Auteuil), de La Famille Ortiz, du Huitième Ciel, du Charbon dans les veines, et cette année de Marius, pièces toutes créées à Avignon, prend chaque année autant de plaisir à plonger dans l’effervescence du « off ». « C’est une réunion de passionnés où le lien entre les artistes et les spectateurs est réel », apprécie-t-il.
Ses pièces sans tête d’affiche ont été remarquées dans la cité des Papes avant de convaincre les salles parisiennes. Son théâtre « rythmé » qui assume les émotions et les bons sentiments se veut « populaire », ce qui signifie, à ses yeux, accessible à toutes les générations et « optimiste sur l’être humain ». « Je cherche la lumière dans la part d’ombre de mes personnages. C’est un théâtre qui fait du bien, qui me ressemble, car il a la foi dans l’homme », défend-il dans une long entretien au journal Le Monde
Son inspiration, Jean-Philippe Daguerre la puise dans des « histoires qu’on [lui] raconte ou qu’[il] découvre et qui [le] bouleversent ». Ainsi d’un reportage repéré sur l’INA, consacré à une famille de mineurs en 1958, qui le poussera à écrire la chronique familiale et sociale Du charbon dans les veines. « C’est lorsque je mêle la petite histoire à la grande histoire que je touche le plus le public », constate-t-il.
D’où est venue l’idée de cette intrigue qui se déroule dans une petite ville minière du nord de la France ?
C’est donc en regardant un documentaire de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina), « souvent très inspirant », que la pièce est née. Un sujet de vingt minutes qui décrivait la vie d’une famille de mineurs en 1958. On est au tout début de la Ve République, dans une cité minière recouverte de poussière. Un jeune homme de 18-20 ans mais qui en paraît presque 40 creuse six jours sur sept à 700 mètres sous terre. Le reste du temps, il élève des pigeons et les lance dans ciel…
Cet oiseau qui s’envole alors que lui creuse sous terre était un beau sujet de théâtre, une belle parabole. C’était en 1958, pas à l’époque d’Emile Zola… En plus, 1958, c’est la Coupe du monde de football en Suède et la fantastique aventure de l’équipe de France grâce à ses héros « polonais, ex-compagnons de ces mineurs »… Et, pour un passionné de foot comme moi, cela convoque aussitôt l’histoire de Raymond Kopaszewski, dit Raymond Kopa (1931-2017), un joueur exceptionnel qui a commencé sa vie au fond d’une mine avant qu’un accident ne le force à changer de destin…
Jean-Philippe Daguerre creuse alors du côté de ces gueules noires, « qui lavent la salade cinq fois, dont les murs des maisons et les jardins sont gris de poussière ». Il en a fait une pièce lumineuse, généreuse, autour d’une famille de Ch’tis, où il est question d’amitié, de solidarité, d’exil, de deuil… « Même quand le sujet est sombre, j’essaye d’apporter de l’espoir, de l’humour, de l’amour. » poursuit-il. 
Et après avoir démarré difficilement, le succès aux Molières aura un impact sur la vie de ce spectacle. « Et comment ! Les réservations ont explosé. La pièce devait s’arrêter en mai. Nous allons la faire tourner à travers toute la France et, à la rentrée, nous la reprendrons au théâtre du Palais-Royal à Paris « le plus beau théâtre de France » à partir du 6 septembre 2025″
Jean-Philippe Daguerre se passionne aussi pour le théâtre classique et s’il a commencé sa carrière dans le théâtre jeune public, il rejoint en 2005, la compagnie Le Grenier de Babouchka, créée deux ans plus tôt par la comédienne Charlotte Matzneff et imprime sa marque vers des auteurs du répertoire classique : Molière, Goldoni, Corneille, Dumas, Rostand. Toujours avec ce souci de transmission, Le Grenier de Babouchka s’empare de ces auteurs de références pour réinterpréter les pièces en cherchant à ne jamais les trahir.
D’adaptations (Cyrano, Le Cid, Les Fourberies de Scapin, Cyrano de Bergerac etc… Sans oublier sa dernière mise en scène du Barbier de Séville de Beaumarchais, à l’affiche de la 38ème édition des Fêtes nocturnes du château de Grignan (Drôme), jusqu’au 23 août 2025 ) en spectacles jeune public (dont l’immense succès d’Aladin), cette compagnie qu’il codirige aujourd’hui (avec Charlotte Matzneff devenue sa femme) diffuse actuellement quelque quatorze spectacles et fait travailler plus de 80 comédiens. « Nous sommes sans doute la plus grosse compagnie privée en France. Nous n’avons aucune subvention, tout est financé grâce aux recettes et aux ventes de dates de tournée. C’est un peu la Comédie-Française du pauvre… Je dois avouer que cette compagnie est aujourd’hui ma plus grande fierté. J’aime que l’on m’arrête dans la rue et qu’on me dise comment des familles entières ont redécouvert des textes classiques avec cette troupe que nous continuons de faire vivre dans un esprit de fraternité.»

Accompagnée depuis les premières lectures par l’équipe du théâtre du Chien qui fume, « Du charbon dans les veines » a glané 5 Molières en avril dernier, dont ceux de l’auteur et du metteur en scène dans le privé pour Jean-Philippe Daguerre. / Photo Jérôme Rey pour La Provence.
Si le théâtre privé lui a ouvert les portes, Jean-Philippe Daguerre affirme être « très solidaire » de l’inquiétude actuelle du secteur subventionné face aux restrictions budgétaires. « Le flip gagne tout le monde. Si on coupe dans le théâtre public, qui forme les spectateurs et les artistes de demain, c’est le début de la fin, redoute-t-il. Pour moi, le théâtre c’est l’art absolu. »
En attendant, si l’été de Jean-Philippe Daguerre est chargé, il s’annonce aussi triomphant. A Grignan, pour Les Fêtes Nocturnes, Arnaud Vincent-Genod, directeur des châteaux de la Drôme, est tout sourire : « Pour Le Barbier de Séville, nous sommes en avance sur les réservations et avons déjà vendu 27 000 places. Il y a sans doute un effet Daguerre.» A Avignon, le Théâtre du Chien qui fume a affiché complet pour ses 2 spectacles, en matinée (!), pendant toute la durée du festival et Gérard Vantaggioli, son directeur et le premier à avoir « été au charbon », il y a 2 ans au cours d’une Lecture et l’an dernier en programmant une pièce « sombre, aux couleurs des corons nordistes dans une Provence lumineuse et ensoleillée »… « Je croyais à cette proposition théâtrale ! « Du Charbon dans les veines » crée l’année dernière au Chien et repris cette année comme prévu a rempli à 100% et c’est super pour tout le monde ». Souhaitons à Marius, la dernière création de Daguerre le même succès que les précédentes.
Marius de Marcel Pagnol mise en scène de Jean-Philippe Daguerre avec Juliette Behar, Grégoire Bourbier, Romain Lagarde, Teddy Melis, Christophe Mie, Solange Milhaud, Geoffrey Palisse / Cie Le Grenier de Babouchka / Durée 1h45
« Du Charbon dans les veines » Texte et Mise en scène de Jean-Philippe Daguerre avec Juliette Behar, Raphaëlle Cambray, Jean-Philippe Daguerre, Théo Dusoulié, Julien Ratel, Aladin Reibel, Jean-Jacques Vanier / Cie Le Grenier de Babouchka / Durée 1h20
Crédits Photo: Le Chien qui fume/DR, Le Grenier de Babouchka/DR
Source: Le Monde, Le Point, La Provence