Depuis 25 ans, chaque mois de juillet, tout Roussillon-en-Provence attend, à nouveau, Beckett ! Samuel Beckett (1906-1989) écrivain, poète et dramaturge irlandais d’expression principalement française et anglaise, lauréat du prix Nobel de littérature. Il est l’auteur de romans, tels que Molloy, Malone meurt et L’Innommable, de nouvelles et de poésies en prose, mais il est surtout connu pour son œuvre théâtrale, Fin de partie, Oh les Beaux Jours et la plus célèbre En attendant Godot.
Du Prix Nobel de Littérature qu’il reçoit en 1969 pour « son œuvre, qui à travers un renouvellement des formes du roman et du théâtre, prend son élévation dans la destitution de l’homme moderne » dixit l’Académie suédoise et qu’il ne prit pas la peine d’aller chercher : « Le Nobel ? Une catastrophe, quelle humiliation d’être compris, aimé, adulé, primé par tant de monde !! » à la lettre de soutien qu’il adressa, en 1985, à l’acteur et metteur en scène suédois Jan Johnson qui décide d’enseigner le théâtre aux détenus d’une prison suédoise de haute sécurité et de monter « En attendant Godot »: «On m’a informé du travail que vous avez fait avec ma pièce En attendant Godot. S’il vous plait, venez à Paris mercredi prochain. Rencontrez-moi au petit café du boulevard Saint Jacques à 11h du matin. Bien à vous…Samuel Beckett. ». Tout est dit de l’homme Samuel et de l’auteur Beckett.
Figure féroce et fragile !
Salué par la critique comme l’un des artistes littéraires les plus importants du XXe siècle, Beckett, intellectuellement précoce, était morose, difficile, dépressif, introverti et émotionnellement distant en tant que jeune homme jusqu’à ce que le cœur de son malaise psychologique soit éclairé et soulagé, en partie, grâce à l’écriture et au théâtre et plus particulièrement suite à son séjour forcé à Roussillon où il se réfugia pendant l’Occupation. « L’écrivain irlandais, ayant rejoint le réseau franco-anglais Gloria de la Résistance, dut fuir Paris avec sa compagne Suzanne. Ils se réfugièrent de 1942 à 1945, chez les Bonnelly, des viticulteurs. Beckett devint ouvrier agricole et participa aux vendanges. Cette période, dure et clandestine, eut une importance capitale pour l’écrivain. C’est à Roussillon qu’il décida de faire du français sa langue littéraire de prédilection et qu’il eut l’inspiration de sa pièce En attendant Godot, pièce fondatrice du théâtre de l’absurde, qui le rendit célèbre, la seule œuvre où il mentionne clairement une période de sa vie ». Vladimir le rappelle à Estragon, « Nous avons été ensemble dans le Vaucluse… j’en mettrai ma main au feu…nous avons fait les vendanges, tiens chez un nommé Bonnelly, à Roussillon…là-bas tout est rouge… » (acte II).
Roussillon-en-Provence, un des plus beaux villages de France, a donc accueilli fin juillet, le Festival Beckett et, pour cette 25ème édition, le festival a étendu son rayonnement plus largement dans le Parc régional du Lubéron, à Ménerbes, Saint-Saturnin-Lès-Apt…
Roussillon donc pour 2 soirées magiques, en plein air, dans le magnifique écrin de l’Ecomusée de l’ocre OKHRA à Roussillon avec…
L’inaltérable et inoxydable En attendant Godot, l’une des têtes d’affiche de cette 25ème édition: le metteur en scène Jacques Osinski après avoir monté Fin de Partie l’année précédente, présente une nouvelle version du chef-d’œuvre de Samuel Beckett, que l’on se réjouit d’autant plus de retrouver que le célèbre duo de la pièce, Vladimir et Estragon, autrement dit « Didi » et « Gogo », est incarné par une paire d’acteurs que tout semblait mener à se retrouver là, pour une attente folle mais essentielle : Jacques Bonnaffé et Denis Lavant (Molière 2025 du comédien dans un spectacle du théâtre public).
A retrouver du 25 mars au 3 mai 2026 au Théâtre de l’Atelier à Paris.
…Et un « Seule en Scène » de la comédienne Anne Alvaro, qui interpréta un texte peu connu de Beckett, Assez/Enough.
C’est en 1965 que Beckett écrit Assez, petit texte en prose aussi bref qu’énigmatique. Ce texte que l’auteur dit avoir écrit « aberrantly » autrement dit de « façon aberrante », se présente de prime abord comme l’histoire d’un couple, essentiellement cristallisée autour de la dernière décennie de vie commune et de l’épisode de la séparation. Ce couple improbable tant est grande la différence de leurs âges. La femme nous raconte leurs étranges tribulations et leurs menus plaisirs. Ils sont bientôt tous deux si courbés, le tronc à l’horizontale, qu’ils ne voient plus que le tapis de fleurs sur les collines parcourues sans relâche, main dans la main. Ils sont disparates et pourtant identiques car tout ce qu’elle ressent émane toujours de lui, ses pensées, ses questions, ses désirs… Immense texte de Beckett et sublime présence d’Alvaro.
Une dernière soirée sur la place d’un petit village perché sur un éperon rocheux du Luberon Saint-Saturnin-Lès-Apt: LESSNESS / HOW IT IS, 2 nouvelles de Beckett mises en scène par Judy Hegarty Lovett accompagnées par la Cie Gare St Lazare Ireland 
Traduit de l’anglais-« Lessness » est une nouvelle de Samuel Beckett écrite à l’origine en français sous le titre « Sans » en 1969, puis traduite en anglais par l’auteur. Il s’inspire en partie de John Cage et de la musique expérimentale des années 1960. Dans ce texte étrange et expérimental, il utilise une méthode aléatoire pour organiser son texte, «d’abord dans un désordre, puis dans un autre », comme il l’écrit. Le texte qui en résulte ne possède qu’une force narrative résiduelle, mais une extraordinaire puissance évocatrice. niant et affirmant le passé et l’avenir, enregistrant la capacité de l’imagination à imaginer sa propre extinction.
How It Is (Comment c’est), écrit dix ans plus tôt, `marque le retour de l’auteur à la fiction en prose après la période dominée par le succès d’En attendant Godot. Comment c’est est un roman de Samuel Beckett, publié en français en 1961 et en anglais en 1964. Un narrateur raconte au lecteur l’histoire de sa vie, qu’il a découpée en trois parties qui sont intimement liées à sa rencontre avec un de ses semblables, qu’il appelle Pim : « comment c’était avant Pim », « comment c’était avec Pim » et « comment c’est après Pim».
« Depuis plus de 15 ans, nous invitons musiciens et compositeurs à nous rejoindre pour présenter les textes en prose de Beckett au public, dans l’espoir d’offrir de nouvelles façons d’entendre et d’apprécier l’écriture de l’auteur irlandais« : souligne Stéphane Valensi, acteur et metteur en scène, Directeur artistique du Festival depuis 2016.
Quelques autres moments forts du Festival comme…. les lectures de lettres de Suzanne et Samuel Beckett, par Bérengère Warluzel et Charles Berling, et un concert de musique irlandaise. en présence de l’ambassadeur d’Irlande et du neveu de Beckett en ouverture, Le Dévoilement, une conférence de Rufus « Samuel Beckett est un stradivarius qui ose jouer un oui à la vie. », une Masterclass de Thomas Cousineau, Professeur émérite au Washington College : « Renvoyer la balle dans En attendant Godot » : Le titre de la conférence fait allusion à la réplique de Vladimir adressée à Estragon « Voyons, Gogo, il faut me renvoyer la balle de temps en temps ». En plus de rappeler Beckett jouant au tennis au Jardin du Luxembourg, il saisit le mouvement constant de va-et-vient de chaque détail de la pièce…
Enfin, « en off du Festival », pendant une quinzaine, Rufus, comédien français, grand familier de Beckett, qui habite Roussillon depuis plus de quarante ans, qui participe chaque année au festival et qui nous attend tous les matins à huit heures tapantes, au pied du Campanile (qu’il habite), pour un rendez-vous confidentiel (24 spectateurs seulement), dans l’obscurité, pour son spectacle « Les mots sont des trous dans le silence » pour « partager le secret de Sam et de toute son œuvre ». Forcément fragile et féroce !
L’œuvre de Beckett, austère et minimaliste, est souvent interprétée comme profondément pessimiste sur la condition humaine. Cette écriture perpétuellement accompagnée d’humour corrosif tend vers une certaine forme de dérision. Avec le temps, son style deviendra de plus en plus précis, concis et minimaliste.
Beckett opte souvent pour des décors austères et des dialogues laconiques pour refléter la réalité dépouillée et absurde de notre existence. À travers son écriture dépouillée, Beckett cherche à exposer les vérités brutales de la condition humaine.
Le Festival Beckett de Roussillon est le seul festival consacré au Prix Nobel de littérature 1969, dans le monde francophone. Lieu de rencontre incontournable des amateurs de théâtre et de littérature, il était classé en 2024, 2ème meilleur festival de théâtre après Avignon et devant tous les autres…. par le Journal Le Monde. Et dans cet immense tourbillon, une chose est claire Roussillon attendra toujours Beckett fin juillet 2026 !
Crédits photos: Festival Beckett/DR
