Pour sa nouvelle création, Christophe Rauck, le directeur du Théâtre des Amandiers à Nanterre, met en scène, dans un dispositif en bi-frontal (les acteurs jouent sur une scène centrale devant le public, placé de part et d’autre, et lui font face), deux pièces de l’écrivain suédois Jonas Hassen Khemiri.
Présentées sous forme de diptyque, ≈ [Presque égal à] et J’appelle mes frères dénoncent le pouvoir de l’argent et la peur de l’autre dans nos sociétés occidentales dans un subtil montage entre des chapitres où il retrace son parcours depuis son enfance, et d’autres de ceux « de ses frères » où on suit leur quotidien dans un climat de racisme ordinaire et de violence urbaine dans la Suède contemporaine.
Trois langues pour explorer les questions identitaires.
Né à Stockholm en 1978 d’une mère suédoise (ce qui lui vaut de parler un suédois parfait) et d’un père tunisien (ce qui lui vaut de parler un français parfait), ce dramaturge et romancier – prix Médicis étranger 2021 pour La Clause paternelle – vit en ce moment aux États-Unis (ce qui lui vaut de parler un anglais parfait ; son dernier roman Les Sœurs, sorti en septembre 2025 chez Actes Sud, a été écrit en anglais !) où il enseigne l’écriture créative à la New York University.
Dans ces 3 langues et depuis toujours, Khemiri explore la thématique de l’identité, du racisme ordinaire et de la violence urbaine à travers des personnages issus de l’immigration dans la Suède contemporaine.
Son premier roman à 25 ans, Un œil rouge (Ett öga rött), fut accueilli favorablement par la critique et rencontra un grand succès en librairie. Son roman Montecore, un tigre unique (Montecore: en unik tiger) publié en 2006, traite sous une forme originale de l’immigration et de la montée du racisme en Suède ainsi que de la difficulté du métissage. La même année le Théâtre national de Stockholm lui commande sa première pièce Invasion ! (Invasion!): une comédie familiale extravagante qui ose parler d’identité et du fantasme de la peur de l’étranger, et qui se jouera à guichets fermés pendant 2 ans. C’est d’ailleurs cette pièce qui sera mise en scène aux Amandiers en 2010 par Michel Didym. A ce jour, Khemiri a écrit 5 pièces montées en alternance au Dramaten, le théâtre dramatique royal de Stockholm, à Oslo et à la Schaubühne de Berlin…
« Presque égal, Presque Frère » : Presque Parfait !
Pour sa nouvelle création au Théâtre Nanterre-Amandiers, Christophe Rauck réunit deux textes de l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri, figure majeure de la scène contemporaine européenne. Présentées sous forme de diptyque dans un dispositif bi-frontal, ≈ [Presque égal à] et J’appelle mes frères sondent le pouvoir de l’argent et la peur de l’autre au cœur de nos sociétés occidentales.
Dans ≈ [Presque égal à], l’argent conditionne tout. La société devient une machine à exclure et à déshumaniser. Rentabilité, profit, productivité sont les nouvelles idoles. Dans J’appelle mes frères, l’explosion d’une voiture piégée sème un vent de panique dans la ville. Sans doute un acte terroriste. Amor erre dans les rues, alors que la peur et les soupçons s’installent. À cause de son apparence, il se sent observé, traqué. Il appelle ses « frères » pour les mettre en garde : « Planquez-vous ! », « Fondez-vous dans la masse ! ». Dans la paranoïa ambiante, il va jusqu’à douter de sa propre innocence.
Christian Rauck: « Le titre a été proposé par Khemiri, lui-même. Il fait le lien entre les 2 pièces. Ce « presque » dit exactement ce que nous sommes : jamais complètement égaux, jamais complètement frères, mais quelque part entre les 2. C’est là que se créent les injustices…
L’écriture de Khemiri fend les cadres et explose les stéréotypes. Elle devient un acte de libération jubilatoire, entre comédie grinçante et satire politique. Inspiré par le stand-up, il invente une langue vive, libre et percutante dans une adresse directe au public. En jonglant avec les mots et les registres, son théâtre fait du langage – miroir des inégalités – un puissant outil de résistance et d’affirmation de soi… Donc, je voulais qu’il y ait cette proximité entre le public et les comédiens…
La bi-frontalité impose beaucoup de contraintes. Ce que Simon Restino, le scénogaphe a cherché à faire, c’est travailler sur des ambiances, des couleurs et des objets pour nous permettre de passer d’une pièce à l’autre, d’un imaginaire à l’autre,… On sait qu’il y aura de la vidéo, une voiture, de la musique… mais rien n’est figé. L’espace évolue à mesure que les acteurs avancent. »
Nous rajouterons juste une mention « Très Bien » aux 8 acteurs venus d’horizons différents, tous excellents, et à la traductrice Marianne Ségol qui s’attache à faire connaître les nouvelles voix du théâtre nordique !
Presque égal, presque frère / D’après J’appelle mes frères et ≈ Presque égal à de Jonas Hassen Khemiri / Mise en scène Christophe Rauck / Traduction du suédois Marianne Ségol / Scénographie Simon Restino / Dramaturgie et collaboration artistique Marianne Ségol
Avec Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani, Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance)
Durée : 3h15 avec entracte du 28 janvier au 21 février 2026 / Théâtre Nanterre-Amandiers, Centre Dramatique National
Jonas Hassen Khemiri est représenté par L’ARCHE – agence théâtrale. www.arche-editeur.com. Textes disponibles aux éditions théâtrales.
Crédits photos: Théâtre Nanterre-Amandiers,, Bureau-Nomade /DR